founders notes

Risques, manque de contrôle et échecs. — Risks, lack of control, and failures.

French
English
François Normandeau

Risques, manque de contrôle et échecs. 

oui-yes
Il y a longtemps, je pensais à la natation. J’y pensais sérieusement, intensément, pendant des mois, pendant des années, parfois pendant des heures entières. J’imaginais les mouvements, le rythme, la fluidité, cette élégance calme de ceux qui traversent l’eau comme s’ils y étaient nés. Pourtant, malgré tout ce temps passé à y penser, je ne suis jamais devenu un meilleur nageur. Je suis seulement devenu très habile à penser à la natation.

Il y a longtemps, je lisais sur la natation. Je lisais beaucoup. J’apprenais le vocabulaire, les techniques, les principes, les mécanismes. J’absorbais les conseils, les analyses, les explications. Je pouvais en parler avec précision, parfois même avec éloquence. Mais toute cette intelligence accumulée n’a jamais fait de moi un nageur. Elle a seulement fait de moi quelqu’un de très compétent pour lire sur la natation.

Il y a longtemps, je regardais la natation. Je regardais les compétitions, les démonstrations, les corps en mouvement, les gestes exacts, les trajectoires nettes. J’observais tout. Je retenais tout. J’ai passé un temps immense à contempler chez les autres ce que je disais vouloir pour moi-même. Mais là encore, rien ne changeait. Je ne nageais pas mieux. Je regardais mieux. Voilà tout.

Les années ont passé ainsi. Ma fascination, elle, ne diminuait pas. Au contraire, elle grandissait. Je faisais tout ce qui permet de rester près d’un rêve sans jamais lui appartenir. Je pensais, je lisais, j’observais, j’admirais, je commentais. Je vivais autour de la natation sans jamais entrer dans l’eau. Je tournais autour du centre sans jamais m’y rendre. Et au fond, la raison était simple : il était plus sûr de ne pas essayer.

Car tant que je restais au bord, je pouvais préserver une illusion précieuse. Je n’avais pas à découvrir que j’étais mauvais. Je n’avais pas à affronter la maladresse, la lenteur, le ridicule des débuts. Je n’avais pas à sentir ce moment où l’image que l’on a de soi se fissure devant la réalité. Je n’avais pas à échouer. Du moins, c’est ce que je croyais. Je pensais me protéger, alors qu’en vérité, je me privais.

Avec le temps, j’en suis venu à connaître énormément de choses sur la natation. Je pouvais expliquer, analyser, commenter, juger. J’avais accumulé tant de savoir indirect que j’ai fini par confondre proximité et maîtrise, familiarité et compétence. Et dans un coin discret de mon esprit, je me sentais même supérieur à Jim. Lui ne réfléchissait pas tant. Il ne lisait pas autant. Il ne théorisait pas. Il ne construisait pas une belle intelligence du sujet. Il faisait quelque chose de beaucoup plus simple, et qui me paraissait presque naïf : il nageait.

Au début, ce n’était pas beau à voir. Jim était raide, maladroit, désordonné. Il éclaboussait, hésitait, peinait. Il ressemblait à quelqu’un qui apprend, c’est-à-dire à quelqu’un qui échoue en public. Et, je l’avoue, cela me rassurait. Sa maladresse donnait à mon retrait des allures de sagesse. Je pouvais me dire que j’avais raison d’attendre, raison de me préserver, raison de ne pas me jeter dans quelque chose d’aussi ingrat. Puis la vie a passé, et je ne l’ai plus revu pendant longtemps. Et puis, hier, je l’ai revu. C’était chez des amis. Il y avait une piscine. Et Jim nageait.

Mais cette fois, plus rien n’était maladroit. Plus rien n’était hésitant. Ses mouvements étaient souples, nets, assurés. Il glissait dans l’eau avec cette évidence tranquille que seuls donnent le temps, la répétition et l’acceptation des débuts imparfaits. Il ne cherchait pas à impressionner. Il n’avait rien à prouver. Il nageait, simplement. Et dans cette simplicité, il y avait quelque chose de magnifique.

Quand il est sorti de l’eau et qu’il m’a regardé, il n’a rien dit. Il n’en avait pas besoin. Tout était là, dans ce silence. Il avait accepté d’être mauvais assez longtemps pour devenir bon. Il avait accepté d’être vulnérable assez longtemps pour devenir libre. Il avait traversé l’inconfort sans en faire une identité. Il n’avait jamais confondu le fait d’échouer avec le fait d’être un échec. Alors il avait continué. Encore et encore. Jusqu’à ce que ce qui était difficile devienne naturel.

Moi, pendant ce temps, j’avais fait un autre choix. Un choix plus discret, plus élégant en apparence, plus défendable aussi. J’avais choisi la sécurité, la préparation, la distance, le contrôle. J’avais choisi de rester près de la chose sans jamais lui appartenir. J’avais choisi la périphérie. Et à force de répéter ce choix, j’en ai fait une destinée. Jim est devenu nageur parce qu’il a accepté d’avoir l’air maladroit pendant un certain temps. Moi, je suis devenu quelqu’un qui connaît bien la natation, mais qui ne nage pas.

Le plus dur à accepter n’est pas qu’il soit allé plus loin. Le plus dur, c’est que le même temps nous a été donné à tous les deux. Les mêmes années. Les mêmes saisons. Les mêmes possibilités de recommencer. Ce temps qui l’a conduit vers l’aisance, la confiance et la maîtrise, je l’ai utilisé pour rester intact, c’est-à-dire immobile. Lui avançait à travers l’échec. Moi, j’évitais l’échec, et ce faisant, je m’y installais.

Car voilà la vérité la plus amère : en voulant éviter l’échec, je l’ai rendu permanent. Je ne l’ai pas supprimé. Je l’ai seulement rendu silencieux. Je l’ai transformé en attente, en réflexion, en préparation interminable, en prudence raisonnable, en distance intelligente. J’ai gardé mon rêve suffisamment proche pour continuer à en parler, mais suffisamment loin pour ne jamais le vivre. Je lui ai refusé le réel tout en prétendant lui être fidèle. Et j’ai appelé cela patience. J’ai appelé cela lucidité. Mais c’était de la peur, simplement mieux formulée.

Nous sommes puissants, bien plus que nous ne l’imaginons. Pas seulement dans nos élans, mais aussi dans nos évitements. Nous construisons notre vie autant par ce que nous faisons que par ce que nous remettons sans cesse à plus tard. Et lorsqu’un jour nous regardons autour de nous et comprenons que nous avons passé des années à fabriquer, avec une régularité impeccable, une réalité que nous ne désirions pas vraiment, le choc peut être rude. Mais il peut aussi être libérateur. Car il n’y a pas toujours un coupable. Pas toujours une faute claire. Pas toujours un moment précis à blâmer. Très souvent, ce n’est la faute de personne.

Et bien sûr, il ne s’agissait pas vraiment de natation. Il s’agit du français.

Il s’agit de toutes ces années passées à l’étudier sans jamais vraiment l’habiter. À y penser, à le lire, à l’écouter, à observer les autres le parler avec aisance. À comprendre de plus en plus, tout en restant soi-même au seuil de la langue. À accumuler du vocabulaire sans le transformer en voix. À reconnaître les structures sans les laisser devenir des réflexes.

Il s’agit de ce que l’on évite. Chercher ses mots. Hésiter. Se reprendre. Faire une erreur simple. Faire une erreur bête. Ne pas sonner naturel. Sentir que la phrase sort mal. Voir dans le regard de l’autre que l’on aurait pu mieux dire. Il s’agit de ce moment fragile où parler une langue devient autre chose qu’un exercice : une exposition de soi.
Alors on attend. On se dit qu’il faut encore apprendre un peu plus. Encore réviser. Encore se préparer. Encore gagner en confiance avant de parler. On reste au bord, persuadé qu’on entrera dans l’eau plus tard, quand on sera prêt. Mais ce ‘plus tard’ a une manière étrange de ne jamais arriver.

Et ainsi, on peut passer des années autour du français sans jamais vivre réellement en français. Non pas parce qu’on manque d’intelligence. Non pas parce qu’on manque de capacités. Non pas parce qu’on a eu de mauvaises ressources ou de mauvais professeurs. Mais parce qu’à un moment donné, souvent sans même s’en rendre compte, on a commencé à éviter précisément ce qui devait être traversé.

On a voulu apprendre le français sans passer par l’inconfort du français vivant. On a voulu parler sans trébucher, comprendre sans confusion, progresser sans vulnérabilité. Mais une langue ne se laisse pas apprivoiser à distance. Elle ne se donne pas à celui qui reste au bord. À un moment, il faut entrer dans l’eau. Il faut accepter le désordre des débuts, les phrases incomplètes, les erreurs visibles, la gêne, la fatigue, le flottement. Il faut accepter de mal parler pendant un temps pour, un jour, parler librement.

Sinon, on devient quelqu’un qui connaît le français, qui comprend le français, qui admire le français, qui respecte le français, qui tourne autour du français, mais qui ne vit jamais vraiment en français.
Et c’est peut-être cela, la forme la plus discrète de l’échec : rester toute sa vie au bord de ce que l’on désirait profondément, simplement parce qu’on n’a pas voulu paraître maladroit en y entrant.
Et cela aussi, très souvent, n’est la faute de personne.

___________________

François Normandeau
17 mars 2026

François Normandeau

Risks, lack of control, and failures.

oui-yes

A long time ago, I thought about swimming. I thought about it seriously, intensely, for months, for years, sometimes for hours at a time. I imagined the movements, the rhythm, the fluidity, that quiet elegance of those who move through water as if they belonged there. And yet, despite all that attention, I never became a better swimmer. I simply became very skilled at thinking about swimming.

A long time ago, I read about swimming. I read a great deal. I learned the vocabulary, the techniques, the principles, the mechanics. I absorbed advice, analysis, and explanations. I could speak about it with precision, sometimes even with eloquence. But all that accumulated knowledge never made me a swimmer. It only made me someone highly competent at reading about swimming.

A long time ago, I watched swimming. I watched competitions, demonstrations, bodies in motion, precise gestures, clean trajectories. I observed everything. I retained everything. I spent an immense amount of time watching others do what I claimed to want for myself. But once again, nothing changed. I did not swim better. I simply watched better. That was all.

Years passed this way. My fascination did not fade. If anything, it deepened. I did everything that allows a person to remain close to a dream without ever belonging to it. I thought, I read, I observed, I admired, I commented. I lived around swimming without ever entering the water. I circled the center without ever stepping into it. And beneath all of it, the reason was simple: it felt safer not to try.

As long as I stayed at the edge, I could preserve a comforting illusion. I did not have to discover that I was bad. I did not have to confront awkwardness, slowness, the clumsiness of beginnings. I did not have to experience that moment when the image I had of myself cracks against reality. I did not have to fail. Or so I believed. I thought I was protecting myself, when in truth, I was depriving myself.

Over time, I came to know a great deal about swimming. I could explain, analyze, comment, judge. I had accumulated so much indirect knowledge that I eventually confused proximity with mastery, familiarity with competence. And somewhere, quietly, I even felt superior to Jim. He did not think as much. He did not read as much. He did not theorize. He did not build a refined understanding of the subject. He did something much simpler, something that seemed almost naïve to me at the time: he swam.

At first, it was not pleasant to watch. Jim was stiff, awkward, uncoordinated. He splashed, hesitated, struggled. He looked like someone learning, which is to say, someone failing in public. And I will admit, it reassured me. His awkwardness gave my distance the appearance of wisdom. I could tell myself I was right to wait, right to be careful, right not to throw myself into something so ungraceful. Then life moved on, and I did not see him for many years. And then, yesterday, I saw him again. It was at a gathering with mutual friends. There was a pool. And Jim was swimming.

But this time, nothing about him was awkward. Nothing was hesitant. His movements were smooth, precise, assured. He moved through the water with that quiet sense of inevitability that comes from time, repetition, and the acceptance of imperfect beginnings. He was not trying to impress anyone. He had nothing to prove. He was simply swimming. And in that simplicity, there was something quietly magnificent.

When he came out of the pool and looked at me, he said nothing. He did not need to. Everything was already there, in the silence. He had been willing to be bad long enough to become good. He had been willing to be vulnerable long enough to become free. He had passed through discomfort without turning it into identity. He had never confused failing with being a failure. And so he continued. Again and again. Until what was once difficult became natural.

Meanwhile, I had made a different choice. A quieter one, more defensible, more elegant on the surface. I had chosen safety, preparation, distance, control. I had chosen to remain close to the thing without ever belonging to it. I had chosen the periphery. And by repeating that choice, I turned it into a life pattern. Jim became a swimmer because he accepted looking awkward for a time. I became someone who knows swimming well, but does not swim.

The hardest truth is not that he went further. It is that we were given the same time. The same years. The same seasons. The same chances to begin again. The time that carried him toward ease, confidence, and mastery is the same time I used to remain unchanged. He moved through failure. I avoided it, and in doing so, settled into it.

Because this is the bitter truth: by trying to avoid failure, I made it permanent. I did not eliminate it. I made it silent. I turned it into waiting, into reflection, into endless preparation, into reasonable caution, into intelligent distance. I kept my dream close enough to speak about it, but far enough never to live it. I denied it reality while pretending to remain faithful to it. I called it patience. I called it clarity. But it was fear, simply expressed more elegantly.

We are powerful, far more than we tend to believe. Not only in what we pursue, but in what we avoid. We shape our lives not only through action, but through repeated hesitation. And when, one day, we look around and realize that we have spent years constructing, with quiet consistency, a life we never consciously intended, the realization can be difficult. But it can also be freeing. There is not always someone to blame. Not always a clear mistake. Not always a single moment to point to. Very often, it is nobody’s fault.

And of course, this was never really about swimming. This is about French.

It is about all those years spent studying it without ever truly inhabiting it. Thinking about it, reading it, listening to it, watching others speak it with ease. Understanding more and more, while remaining at the threshold of the language. Accumulating vocabulary without turning it into voice. Recognizing structures without letting them become reflexes.

It is about what is avoided. Searching for words. Hesitating. Correcting oneself mid-sentence. Making a simple mistake. Making an obvious mistake. Not sounding natural. Feeling that the sentence comes out wrong. Seeing, in the other person’s expression, that it could have been said better. It is about that fragile moment when speaking a language becomes more than an exercise; it becomes an exposure of oneself.

So one waits. One tells oneself that a little more study is needed. A little more review. A little more preparation. A little more confidence before speaking. One stays at the edge, convinced that one will step in later, when ready. But later has a quiet way of never arriving.
And so it becomes possible to spend years around French without ever truly living in French. Not because of a lack of intelligence. Not because of a lack of ability. Not because of poor resources or poor teaching. But because, at some point, often without noticing, one began to avoid exactly what needed to be faced.

One wanted to learn French without passing through the discomfort of living French. One wanted to speak without stumbling, to understand without confusion, to progress without vulnerability. But a language cannot be mastered at a distance. It does not reveal itself to someone who remains at the edge. At some point, one must step into the water. One must accept the disorder of beginnings, the incomplete sentences, the visible mistakes, the discomfort, the fatigue, the uncertainty. One must accept speaking poorly for a time in order, one day, to speak freely.

Otherwise, one becomes someone who knows French, who understands French, who admires French, who respects French, who circles around French, but who never truly lives in French.
And perhaps that is the quietest form of failure: to spend a lifetime at the edge of what one deeply wanted, simply because one did not want to appear awkward in entering it.
And that too, very often, is nobody’s fault.

___________________

François Normandeau
March 17, 2026 

By trying to avoid failure, I made it permanent. I did not eliminate it. I made it silent. I turned it into waiting, into reflection, into endless preparation, into reasonable caution, into intelligent distance. I kept my dream close enough to speak about it, but far enough never to live it. I denied it reality while pretending to remain faithful to it. I called it patience. I called it clarity. But it was fear, simply expressed more elegantly.
François Normandeau
Created with